…On retrouvera sa pensée politique, plus nette encore, sinon plus durement exprimée, dans un dernier ouvrage, paru en juillet 1933, les « Années décisives » (Jahre der Entscheidung). Nouveau livre « occasionnel », nouveau succès de librairie, qui dépasse aujourd'hui le 170e mille. Pour Spengler, l'Allemagne est « en danger » (in Gefahr), elle n'a pas cessé de l'être, même après l'avènement du gouvernement national-socialiste, cependant désiré par lui de toutes ses forces. Et tout le livre — qui attend un deuxième tome — est bâti en forme de conseils d'un « Ancien » à ses jeunes héritiers, de l'inexpérience desquels il se méfie. Spengler craint de n'avoir pas été compris dans le fond de sa pensée d'historien, de ne l'avoir été que superficiellement, et il le dit à plusieurs reprises : «Voilà ce que j'ai dit et ce que j'ai écrit, non pour l'instant présent, mais pour l'avenir. Je vois plus nettement que d'autres, parce que je pense de façon indépendante, libre des partis, des tendances et des intérêts...» (Préface des Ecrits politiques.) Toute la préface de l'édition française sera à lire, pour bien comprendre la rigueur de son sens politique, nourri des enseignements des anciennes classes dirigeantes . Livre passionnant, non moins par la violence calculée de la forme que par la vue pénétrante, prophétique, et « sans rémission » de l'évolution des vingt ou cinquante années à venir . On ne peut songer dans cet article à donner même un aperçu de l'ouvrage. Les jugements émis sur la France sont particulièrement impitoyables et caricaturaux, sur les hommes politiques allemands aussi. Qu'il nous soit permis de noter ici que Spengler se fonde sur les postulats dégagés au cours de ses précédents essais : distinction de deux types psychologiques de l'homme du Nord, l'un tourné vers le commerce, de sens pratique, d'esprit démocrate, « anglais » de préférence et qui a dominé jusqu'ici, l'autre que l'on peut appeler « continental », « prussien », qui est plus rustique, d'âme essentiellement militaire, exprimant un idéal politique plus noble et plus héroïque. Autre postulat : la Russie ne doit pas être considérée comme faisant partie de l'Europe, elle est même probablement l'amorce d'une nouvelle grande civilisation à venir, non européenne celle-ci, qui s'étendra sur les plaines du nord de l'Eurasie; malgré les apparences ultra-modernes, rien de ce qui s'y élabore ne doit être jugé avec nos habitudes d'esprit occidental; songez plutôt à Dostoïevski . La crise économique enfin : l'étude des causes de la catastrophe de l'économie libérale comme aussi de la révolution prolétarienne, forme le corps principal de l'ouvrage et elle est menée sans le désir de plaire spécialement aux idées reçues sur « le rôle de l'ouvrier dans la société moderne ! »
Nous retiendrons pour nous les conclusions. « L'Allemagne est le foyer du monde, non seulement à cause de sa situation géographique..., mais encore parce que les Allemands sont assez jeunes pour se sentir profondément touchés par les problèmes du devenir mondial, pour les formuler et les trancher; tandis que les autres peuples sont devenus trop vieux et trop raides pour leur opposer autre chose qu'une vague résistance... » Mais comment cette nation, en perpétuel chaos, sera-t-elle à même de « devenir l'éducatrice du monde blanc » ? Sans doute une réaction s'est-elle dessinée déjà pour surmonter la révolution grandissante, elle a nom le fascisme.
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Ne nous bornons point là. Laissant les écrits politiques de Spengler, il nous faut reprendre l'élaboration de son travail philosophique à partir de l'ouvrage initial. Les critiques n'avaient pas manqué, d'ailleurs, surtout de la part des historiens, et ce n'est pas dans l'unanimité que fut reçue l'hypothèse du « déclin de l'Occident » faute surtout d'avoir été exactement saisie, voire surtout ressentie par des hommes d'une formation purement académique. D'autre part Spengler, développant sa découverte, fut amené à concevoir le plan d'une grande «Histoire de l'Homme depuis ses origines », qui fut en réalité une gigantesque histoire de l'âme humaine, du développement psychologique à partir de l'animalité, en même temps qu'une réplique aux vues plus ou moins matérialistes de ses détracteurs. C'est de cette œuvre en chantier que plusieurs fragments ont été détachés par l'auteur, dans la fièvre d'événements de ces dernières années.
D'abord, un opuscule intitulé : L'Homme et la technique, contribution à une philosophie de la vie , et paru en 1931 . C'est le plan même de l'ouvrage ; l'histoire de l'espèce n'y est plus considérée des hauteurs un peu dédaigneuses de l'éducation humaniste comme histoire du développement intellectuel et moral..., elle serait plutôt dégagée à même les processus inférieurs de la vie, plante, animal... : quelle est la signification profonde de la technique — outil primitif aussi bien que machine moderne — entre les mains de l'espèce Homme ? Question jamais envisagée sous cet angle ni surtout dans ses conséquences dernières, quoique la philosophie bergsonienne l'ait déjà soulevée et traitée en plusieurs de ses aspects, par exemple le problème de l'outil . L'ensemble du livre est bâti sur ce thème. La qualité du style, la précision des formules y rachètent ce qu'il y a d'excessivement bref dans l'exposé. Pour résumer, — et quelque peu simplifier — disons que l'ensemble de l'histoire humaine, surtout de l'homme civilisé, forme un grand cycle : sur un fond de primates encore carnassiers, les premiers chasseurs du Néanderthal, l'homme apparaît brusquement au Néolithique, capable d'entreprises et de constructions, et ceci par le fait d'une véritable découverte. C'est l'invention du langage, cette liaison auditive dont la nature n'a jamais été élucidée puisqu'elle est inséparable du fait de la vie en société..., de là le sens religieux qui reste lié à son acquisition, à sa diffusion, le problème de ses origines... C'est le temps des débuts de la monarchie thinite (Egypte) et de Sumer (Chaldée), vers 4.000 avant Jésus-Christ. Depuis, le rythme de la grande histoire se précipite : après une sorte de ouléma, période harmonieuse de la civilisation « raisonnable » (Antiquité gréco-romaine) et des grandes religions « spiritualistes » (bouddhisme, christianisme), voici surgir une nouvelle culture, combien plus gigantesque mais fragile également ! Dépassant la sagesse des rationalistes, c'est une nouvelle espèce d'hommes que l'on voit, dès les cloîtres du Haut Moyen-Age, s'attaquer à l'exploration du monde de la nature dans le but dernier de se l'assujettir..., ces hommes peuvent être dits des « pirates de l'esprit » (Wikinger des Geistes) ! « Penser non pas dans l'intention d'obtenir une simple théorie, une image de ce que l'on ne connaît pas... mais rendre les secrets du monde extérieur soumis à des buts définis... » Non plus le simple pillage de la matière anorganique, mais son jugulement intime, dans ses forces, afin de s'en servir. Comme critérium unique : l'expérience. « Déjà, Roger Racon et Albert le Grand ont médité sur les machines à vapeur et les aéronefs. Et beaucoup s'ingéniaient dans leurs cellules de moines autour de l'idée du mouvement perpétuel... » .
Spengler affirme que nous vivons actuellement la fin de cette culture. Il aperçoit une série de faits alarmants; l'homme d'Occident est dépassé par son invention propre, la mécanique. Il ne la contrôle plus. Il y a des symptômes très nets d'une mécanisation excessive de l'existence en même temps qu'une fêlure fondamentale dans le gigantesque édifice de la civilisation industrielle. Même la lassitude est venue de la machine, chez ceux qui seraient, par contre, supérieurement doués. L'espèce sera-t-elle assez puissante pour se créer, ailleurs, une autre forme de vie, une dernière culture ? Stur répond oui, Spengler n'ose en être sûr. De toute façon, nous, Occidentaux, devons vivre notre destin tel qu'il est — il est lâche de chercher à ne pas voir, et cela reste d'ailleurs entièrement sans effet — nous devons le vivre, héroïquement.
Et ce n'est point tout. Il n'y a pas lieu de rester sur ces visions d'Apocalypse. Nous sommes en 1934. Dans l'Allemagne, désormais redressée, le philosophe s'est remis à ses travaux historiques. Nous indiquerons ici un long article d'érudition intitulé « Tartessos et Alaschia », traitant de l'histoire du deuxième millénaire avant notre ère, principalement de la Crète de Minos . Il est l'aboutissement d'un essai projeté sur les «Pré-cultures», sur la phase d'origine des grandes civilisations... Comme Prêtons, il nous intéresse particulièrement parce qu'il nous apprend des recherches de Spengler sur la préhistoire de l'Europe. Fidèle à sa méthode d'histoire psychologique, l'auteur esquisse deux attitudes de vie qu'il estime fondamentales chez les « Barbares hyperboréens » : d'une part, le sentiment qu'il appelle « occidental », qui est celui des constructeurs des Mégalithes et qui se caractérise par le culte des morts. Malgré leur âme pacifique, ces gens nous ont légué plusieurs inventions audacieuses, en particulier le navire de haute mer. D'un autre côté, le sentiment « nordique » ou « continental » : c'est celui des peuples nomades des grandes plaines eurasiatiques, monteurs de chars. C'est une morale de guerriers, qui ne connaissent que la mort brutale sur le champ de bataille. Par contre, ils ont développé l'abstraction, qui s'exprime déjà dans l'ornementation toute spiralique et géométrique de leur matériel. Ce fond psychologique est très ancien, bien antérieur à toutes les connaissances proprement historiques sur les Celtes et sur les Germains.
Spengler gardait en notes un essai de « Métaphysique ». Cependant, le sentiment de son éloignement d'avec les jeunes générations le minait, comme aussi la somme d'efforts dépensée depuis des années. Il est mort solitairement, méconnu par beaucoup, presque oublié par d'autres, à l'âge de cinquante-six ans... Fin attristante pour un homme de ce renom, mais très en rapport aussi avec la conduite d'une existence tout entière marquée d'un caractère tragique.
R. GLEMAREC.
STUR n° 11 Octobre 1937

L'année 937 fut une grande année dans l'histoire de
Bretagne : elle a marqué la résurrection de notre pays dévasté par les pirates du Nord. L'année 1937, à un intervalle de mille ans, sera peut-être considérée plus tard comme le point de départ de
la seconde résurrection de notre patrie, après qu'elle se soit trouvée pour la deuxième fois au bord du tombeau.



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